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Le gros dossier

Chaumont 2009

Chaumont 2009
Le festival international de l’affiche et du graphisme de Chaumont fête ses 20 ans. Excellent prétexte pour s’inviter dans l’atelier parisien de Pierre Bernard, ancien membre du collectif culte Grapus. Figure emblématique du graphisme français, il est aussi l’un des trois directeurs artistiques du festival.

Comment se sont opérés vos choix pour cette 20e édition du festival de Chaumont ? Et en quoi cette édition est-elle spéciale ?
Pierre Bernard : Elle est spéciale parce que 20 ans, ce n’est pas rien dans la vie d’un festival. Spéciale aussi pour Alex Jordan, Vincent Perrottet et moi-même [directeurs artistiques du festival – NDLR], puisque c’est notre huitième et dernière année en tant que D.A. A travers la collection d’affiches contemporaines de Chaumont, nous avons voulu marquer ce 20e anniversaire en faisant un point sur le graphisme français vivant. Au final, ce sont cent graphistes ou studios qui participent à cette exposition (intitulé Graphisme In France - ndlr). Pour contrebalancer ce choix franco-français, nous avons invité 20 graphistes étrangers à réaliser chacun sa version de l’affiche de cette 20e édition (cf diaporama). Pratiquement tous ont répondu présents et étaient au rendez-vous le jour de l’ouverture de la manifestation. Ils ont présenté leur travail, ce qui a permis de multiples échanges avec les graphistes et étudiants français.

Il semble qu’à Chaumont, il y ait une volonté de sortir le graphisme hors les murs, d’investir la ville !
P.B. : Oui, cette année nous avons mis en place un système de colonnes Morris à partir de grands tubes en carton en s’inspirant de ce qui a été imaginé à la biennale de Chicago, et qui était très réussi. Nous avons trouvé les mêmes, ici en Europe. Ce sont de grands cylindres servant à couler le béton qui nous ont permis d’habiller la ville et de mettre les affiches dehors, ce qui est la moindre des choses pour une affiche ! Il est important de sensibiliser la population à la pratique du graphisme. D’ailleurs, les 20 affiches des graphistes étrangers exposées sur les colonnes sont remarquables sur le plan pédagogique. La commande est la même, mais elles disent toutes quelque chose de différent.

Le festival de Chaumont ne s’adresse donc pas qu’aux professionnels ?
P.B. : Pas du tout ! Le graphisme est une pratique relativement sophistiquée, qui reste, hélas, assez ignorée du grand public. L’enjeu, c’est que la qualité graphique soit perçue par un nombre de gens de plus en plus grand ; c’est même une voie nécessaire. Il n’y aura un développement du graphisme que si la culture générale du public s’élargit également.

Comment se fait-il qu’il y ait un tel déficit de culture visuelle et graphique en France ?
P.B. : Il n’y a pas de réponse liée à un seul facteur, c’est une longue histoire. A certaines périodes, l’affiche a joué un rôle formidable, voire leader dans la culture graphique internationale avec Cassandre, Loupot ou Savignac. Pour moi, la rupture se fait dans les années 1970, où, dans certains pays, le mariage a été consommé entre le design graphique et la publicité. Chez nous, cette alliance ne s’est pas opérée. Personne n’en porte la responsabilité, c’est une question d’évolution des choses. De grandes agences de pub anglo-saxonnes sont venues s’installer chez nous. Je peux le dire en tant que témoin, car pour gagner ma vie, j’ai travaillé un peu pour la publicité, de 1970 à 1975. Les directeurs artistiques qui, dans ces agences, étaient décideurs, ont disparu peu à peu au profit des responsables commerciaux. Très vite, les agences ont sorti des travaux très « marketing », beaucoup moins empreints de création graphique. C’est pour cela que Savignac a connu une énorme baisse de production dans les années 1970. Ce sont les Japonais qui l’ont redécouvert dans les années 1980. C’est grâce à eux que Savignac a reçu la bénédiction des publicitaires français, dont Séguela, dans les années 90. Mais il a bien failli passer à côté de la reconnaissance !

Selon vous, les années 1970 seraient une époque charnière où graphisme et publicité se tournent le dos !?
P.B. : Oui. Il y a eu en France une dichotomie entre publicité et graphisme. Elle existe dans d’autres pays, mais de façon moins prononcée. Le graphisme a alors exploré d’autres territoires, délaissant le strictement commercial. L’expérience de Grapus ou de Jean Widmer, graphistes qui ont marqué cette époque, s’est construite sur les secteurs institutionnels, culturels, sociaux… quelquefois industriels, mais loin de la publicité.

Mais n’est-ce pas en train de changer ?
P.B. : Je ne crois pas !

Même au regard de l’exposition Graphisme in France et des travaux des jeunes graphistes, que vous avez intégrés dans la collection de Chaumont ?
P.B. : Il y a quelques graphistes qui travaillent avec des industriels ou dans la mode. Mais c’est quand même assez rare. Ce n’est pas un phénomène général. Si on regarde ce qui s’est passé aux Pays-Bas, le graphisme était très dominant après la guerre, parce que mené par des gens très militants et déterminés, qui avaient une idée sur la nécessité sociale du développement du graphisme. Là-bas, dans les années 1980, le graphisme était leader, tandis que la publicité était tenue à l’écart par certains secteurs. C’était l’inverse en France. Depuis les années 1990, en raison de la structure libérale de l’Europe, le commerce et la culture se sont dangereusement confondus, de mon point de vue. Aux Pays-Bas, les deux secteurs se sont rencontrés avec beaucoup plus de facilité. On peut dire qu’à certains moments, c’est la pub qui a le leadership ; à d’autres, le design. Ce qui montre bien que le graphisme, c’est culturel et, donc, ça rentre lentement dans le système social. On ne peut pas imposer la révolution graphique, d’où son importance à l’école, dans les universités, chez les formateurs, et il y a beaucoup à faire !

Ça passera beaucoup par l’enseignement ?
P.B. : Oui, tout à fait. On pourrait vraiment accélérer le processus de captation des valeurs du graphisme dans la société, ça serait un grand bien… Mais, pour l’instant, ça n’en prend pas le chemin.

Pour finir sur Chaumont, quels objectifs vous étiez-vous fixés quand vous avez pris la direction du festival ? Et quel est votre bilan aujourd’hui ?
P.B. : Notre premier objectif, quand nous avons pris la suite d’Alain Weill, était de boucler une édition à toute vitesse, mais il fallait que ce soit quand même réussi ! Heureusement, Weill avait accumulé, en douze ans, des affiches contemporaines de qualité, donc nous avons fait une pirouette en présentant dans une grande exposition les plus belles pièces de cette collection.
Ensuite, dès notre deuxième année, nous avons construit notre programmation en produisant chaque année une exposition sur un grand ancêtre, pas forcément un spécialiste de l’affiche. Nous avons ainsi montré les travaux de Ciesclewicz, Savignac, Cassandre, Tomaszewski, Paul Rand et Müller-Brockmann. Paul Rand en a réalisé, mais il a surtout créé des identités graphiques ou travaillé pour l’industrie, Müller-Brockmann aussi. Nous avons ouvert le festival au graphisme le plus large possible, et essayé de sortir l’affiche de sa ‘spécificité’. Nous pensons qu’il faut continuer à en montrer.
Ça s’est également traduit par la carte blanche accordée chaque année à un graphiste dont on estimait qu’il était une pointure du moment, comme M/M, Pierre di Sciullo, Paul Cox. En outre, il y a, bien sûr, le concours étudiant que nous avons structuré au maximum. Nous l’avons gardé tel qu’il se déroulait auparavant, mais on lui a adjoint une partie workshop. Sept graphistes internationaux mènent sept workshop de quinze personnes, ce qui fait 105 personnes chaque année. Enfin, au Garage, nous avons mis en lumière un groupe étranger, ainsi les graphistes de Berlin ou les londoniens GTF.
Au résultat, je pense que ces huit années ont fait la démonstration que le graphisme n’est pas seulement un lieu de production de belles images, qu’on achète une fois qu’elles sont devenues vieilles et qu’elles coûtent de l’argent - ce qui est la pratique des collectionneurs d’affiches. Nous avons dépassé ce stade, et avons démontré que c’est une discipline en prise avec la vie de tous les jours, avec sa dimension artistique. Enfin, nous avons mis sur les rails la création d’un centre international du graphisme. Dans les premiers temps du festival, Chaumont était fier d’être la ville de l’affiche. Mais si elle pouvait devenir la ville du graphisme, ça serait encore mieux ! Surtout avec un centre qui permet des échanges internationaux, non plus seulement pendant le festival, mais sur un rythme plus lent, plus universitaire, plus culturel.

Propos recueillis par Laurent Assuid
Le 20e festival de l’affiche et du graphisme de Chaumont a lieu du 16 mai au 14 juin 2008.
site du festival

Publié le lundi 8 juin 2009

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