POINT G : Comment va l’affiche aujourd’hui ?
Vincent Perrottet : Quand tu te balades en ville, des centaines d’affiches sont collées sur les murs, donc, apparemment il semblerait qu’elles se portent bien. Le problème est qu’elles sont particulièrement stupides et mal réalisées. Il n’ y aucune imagination dans la conception et la création de formes, aucune sensibilité dans la façon dans laquelle elles sont disposées dans l’espace urbain. L’affiche aujourd’hui est principalement publicitaire et utlisée comme une armée d’occupation impérialiste de l’espace.
Vous semblez très remonté contre l’affiche publicitaire ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
VP : Ça a probablement commencé dans les années 80. C’était la fin des Trentes Glorieuses, et également celle de certaines utopies avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. La réduction des inégalités sociales, le développement des services publics, un meilleur partage de l’éducation, la résolution du problème des banlieues… tout ça n’a pas fonctionné comme certains le supposaient. Par contre, les forces les plus violentes de l’argent ne se sont jamais portées aussi bien. Pour vendre leurs produits, elles ont besoin de plus en plus d’images. Pourtant dans une vingtaine d’année l’affiche n’existera plus. En effet, tous ceux qui achetaient de l’espace publicitaire urbain, misent aujourd’hui de l’espace audiovisuel ou sur Internet.
Ne seriez-vous pas un peu pessimiste ?
VP : Non. Aujourd’hui personne ne peut imaginer qu’il y avait des chevaux par milliers dans Paris. Ils ont été remplacés par des voitures et ça ne sentait plus le crottin. De la même façon, on dira plus tard qu’à Paris on s’emmerdait les yeux avec des images publicitaires. Maintenant si tu me demandes comment se porte la vraie affiche, l’affiche de créateur, il suffit d’être ici pour s’apercevoir qu’elle se portent royalement bien. Mais c’est une armée de maquisards face à la division Panzer publicitaire.
Le commanditaire serait-il à l’origine du problème ?
VP : Ici à Chaumont, on peut voir des images conçues en altérité avec la commande, ce qui n’est absolument pas le cas dans la pub. Dans la création, il n’y en pas un qui doit être plus fort que l’autre.
Le graphiste ne peut traiter d’égal à égal que si le commanditaire est intelligent !
VP : Un commanditaire, s’il n’est pas intelligent, on n’a rien à faire avec lui. Car notre travail est censé valoriser le sien. Si le commanditaire est un imbécile, il faudrait avoir la sincérité de lui dire. On ne dit pas « Bonjour Monsieur, vous êtes un imbécile ! », mais on dit plutôt « Vous n’avez pas bien compris et si vous me laissez faire, je vais favoriser la rencontre avec votre public. Et j’y arriverai parce que j’ai été formé pour ça ».
En pleine commémoration de mai 68, on a le sentiment qu’aujourd’hui l’affiche politique c’est le néant.
VP : Des affiches politiques fortes découlent d’événements politiques majeurs. Bien célébrer mai 68, ça serait à nouveau tout péter. Allez, mai 2008, on casse tout à nouveau, on retourne les bagnoles, c’est d’ailleurs ce qu’ont fait les jeunes des banlieues. Ok, ils ont brulé des écoles mais c’était avant tout pour attirer l’attention sur le caractère insoutenable de leur situation. Si beaucoup pensent que tout va mal, peu ont aujourd’hui gardé un vrai sens de la révolte.
S’il n’y a plus d’affiches politiques, c’est parce qu’il n’y a plus de révolte ?
VP : Il y a encore quelques affiches politiques mais il faut bien les chercher. Comme celles de mai 68 qui étaient tirées à 300 ou 400 exemplaires et collées dans le périmètre du quartier latin où peu de gens s’aventuraient de peur de prendre un coup de matraque. Ce n’est que rétroactivement qu’elles ont pris de l’importance.
Vous-même, vous connaissez bien le graphisme engagé, vous avez monté les Graphistes associés avec Gérard Paris-Clavel.
VP : Je n’aime pas du tout le mot « engagé » pour son côté tarte à la crème. « Engagez-vous, rengagez-vous » c’est pour les militaires. Le mot engagement est mis à toute les sauces. Alors non, je ne suis pas du tout un graphiste engagé, ça me fait chier. Pour moi, il est tout à fait normal de dire quand les choses ne vont pas et de manifester avec ses propres moyens.
Vous parlez des bonnes et des mauvaises affiches. Mais n’y-a-t-il pas une autre façon évidente de catégoriser les affiches, celles culturelles et les autres ?
VP : Toutes les affiches devraient être culturelles. Müller-Brockman a fait des affiches pour du vin, pour la sécurité routière et aujourd’hui elles sont montrées dans l’exposition qui lui est consacrée. Pourquoi ? Parce que ce sont d’excellentes images ! On va probablement s’intéresser au Push Pin Studio et à la création japonaise, une grande partie de leurs images ne sont pas des affiches faites pour des institutions culturelles. Par exemple, Shigeo Fukuda, travaillait aussi pour des industriels du café ou de l’ameublement.
Oui mais ce sont des exceptions, non ?
VP : Je le répète, normalement, toute affiche doit être cultivée, donc culturelle. Dans les images d’André François pour Citröen, de Savignac pour Monsavon ou de l’agence Delpire dans les années 70, il y avait encore une notion de culture. Aujourd’hui, les affiches culturelles sont dans les musées, et ce qui est fou c’est d’accepter autant de merde dans la rue. Ce qui fait que la plupart du temps, comme elle sont mauvaises, on ne les voit plus. Si les gens commencaient vraiment à les regarder (je ne leur demande pas de les décoder), ils péteraient tout. C’est pour ça que je suis parti de Paris, c’est parce que j’avais envie de tout casser, parce que j’avais l’impression qu’on m’insultait tous les jours. Tous ces culs de bus, ces 4x3 sont de véritables crachats à la gueule.
La France ne souffrirait-elle pas d’un manque de culture visuelle ?
VP : Notre pays est probablement celui où le plus d’images urbaines sont visibles. Toutes les entrées de ville ont été bousillées par des 4x3, les zones industrielles sont couvertes de logos dans tous les sens, il y a des affiches partout dans le métro et dans Paris avec le système Decaux. Mais jamais, je n’entends formuler la moindre critique positive ou négative sur ces images, on en parle jamais. Il faudrait donner la parole aux gens qui les connaissent, Michel Wlassikoff, Catherine De Smet, Etienne Hervy ou moi-même. Qu’est-ce qu’on pourrait en dire ? Eh bien que c’est de la merde ! A part un Goude qui répète la même image depuis 10-12 ans pour les galeries Lafayette, citez-moi un seul créateur. Des bons graphistes, il y en a 200 qui me viennent à l’esprit tout de suite.
Des noms !
VP : Quand je suis dans Paris, j’ai encore du plaisir à tomber sur les affiches de Malte Martin pour le théâtre de l’Atelier ou celles de l’atelier de création graphique pour le centre Georges Pompidou. J’aimais aussi quand Catherine Zask travaillait sur les affiches et le programme de la Scam (Société Civile des Auteurs Multimédia). Sinon, je peux citer De Valence, Mathias Schweitzer, Jean-Marc Ballée, Pascal Colrat… Ou Michal Batory qui est peut-être un peu feignant sur le Théatre de Chaillot mais en même temps on reconnait son travail tout de suite. Sans oublier les M&M qui ont développé une écriture complétement originale qui a inspiré la nouvelle génération de graphistes comme Grapus a inspiré ma génération. La liste est longue et je n’ai cité là que des Français.
Quels sont les projets pour le festival de Chaumont ?
VP : Il y a une chose extraordinaire à Chaumont, c’est la collection de 8000 affiches anciennes et 30 000 affiches contemporaines. A la fois, un trésor municipal, national et international. On travaille depuis sept ans avec l’équipe du festival (Pierre Bernard, Alex Jordan, Etienne Bernard) et avec les gens de la municipalité pour créer un lieu où l’on puisse les montrer régulièrement et conserver cette collection.
Ça serait pour quand ?
VP : Si tout va bien en 2011, on aura mis juste onze ans pour le faire.
Illustration en page d’accueil © Pierre di Sciullo
le site du festival


