Samantha, quel a été ton parcours ?
Samantha Longhi : J’ai commencé à m’intéresser au pochoir à la fin des années 90. J’ai très longtemps vécu dans le quartier Belleville/Ménilmontant, donc j’ai grandi avec les pochoirs de Miss Tic, Némo ou Mesnager. Mon œil s’est éduqué petit à petit, et mes études d’histoire de l’art m’ont amenée à faire un mémoire de maîtrise sur le pochoir français à Paris. C’était un historique des débuts à nos jours.
Comment ce sujet a-t-il été perçu à la fac ?
SL : Le choix du sujet a été plutôt mal accueilli parce que c’était la grande Sorbonne, Paris 4, donc très classique. Le magistère d’art contemporain était tenu par Serge Lemoine, directeur du musée de Grenoble, qui nous a lâchés en cours de semestre pour prendre la direction du musée d’Orsay. C’était un fan de Puvis de Chavannes, de l’abstraction, mais pas de l’art contemporain et encore moins urbain. J’ai donc reçu un refus catégorique. Il a fallu batailler. Mais grâce au soutien de quelques profs, j’ai réussi à travailler sur le sujet. À la soutenance, la surprise a été plutôt positive pour les membres du jury, mais ils ont gardé une attitude de suffisance par rapport à mon sujet. Pour eux, l’art urbain ne représentait pas grand-chose sur la scène artistique.
C215 : Pour créer ton pochoir, tu dois passer par un effet de transfert. Cette étape-là a conduit pas mal de types qui n’avaient pas des compétences techniques en dessin à bosser dans un style « photoréaliste » sans grande créativité ou sur du simple texte. Du coup, pendant longtemps, l’idée stupide a plané que peindre au pochoir n’était pas de l’art. Mais ce n’est pas le medium qui fait l’artiste.
Comment est né Stencil History X ?
SL : Après mon mémoire, j’ai continué à m’intéresser au pochoir, j’ai créé un site internet en 2003 avec mon père, parispochoir.com, qui est encore en ligne mais périclite un peu. Et on a monté la première exposition collective de pochoirs français en octobre 2003 au squat Électron Libre à Paris.
Il n’y a pas eu d’autres expos avant ?
SL : Pas depuis les années 80 ! 2003 a été un peu une année de renouveau, les artistes pochoiristes sont ressortis dans la rue, avec des affiches, parce qu’il y a eu une grosse répression. Beaucoup sont tombés dans les années 90, en écopant d’une grosse amende : Miss Tic, Blek le Rat, Jef Aérosol. Pourquoi 2003 ? Est-ce que c’est le climat social et économique de l’époque, la guerre en Irak ? Je ne sais pas, en tout cas, il s’est passé quelque chose, il y a eu de nouvelles initiatives personnelles.
C215 : Moi, je crois que c’est le retour des années 80, c’est l’air du temps. Quand j’ai commencé à me réintéresser au street art dans les années 2000, spontanément, le pochoir s’est imposé à moi comme une évidence parce qu’il est adéquat à notre époque où la ville se “puritanise”, les murs se “cleanent”, la police veille partout, etc. Je trouve que le pochoir, c’est le passe-partout pour lutter contre le grand capital qui régit nos villes. Il répond mieux à la demande que le tag, qui est seulement une déprédation. Et il y a un appétit non seulement du public, mais aussi des institutionnels.
Qui étaient les premiers pochoiristes ?
SL : Il y a eu Alex Vallauri à la fin des années 70, à Sao Paolo, Brésil, et quelques artistes à New York aussi. En France, c’est plus compliqué. En 1966, c’est Ernest Pignon-Ernest qui a utilisé pour la première fois le pochoir, mais ce n’était pas dans la ville, c’était en milieu rural.
C215 : Pignon-Ernest a visité tout le street art ! L’essentiel a été fait avec lui. On fera sûrement mieux, mais il faudrait déjà arriver à refaire ce qu’il a fait. Pour la question de l’antériorité, excuse-moi, mais c’est un peu con ! C’est comme quand on demande qui était le premier punk. C’est la longévité qui est importante. Un mec qui a peint une fois en telle année, qu’on a pas revu pendant longtemps et qui revient tout à coup pour dire : « J’étais le premier ! », ce n’est pas comparable à quelqu’un qui peint depuis 25 ans sans discontinuer comme Epsylon Point ou Miss Tic.
SL : Pour la version officielle, c’est Blek en 1981, dans les rues du 14e arrondissement de Paris, où il a fait son premier petit rat. Est-ce que son rat mérite vraiment d’être placé dans l’histoire de l’art du pochoir comme étant l’un des premiers ? On peut se poser la question sachant qu’Epsylon Point a lui aussi commencé très tôt, quasiment au même moment, et que Jef Aérosol opérait en même temps à Tours et à Nantes sans connaître ce mouvement à Paris.
C215 : Quatre personnes ont fait le pochoir en France : Jef Aérosol, Epsylon Point, Blek le Rat et Miss Tic. Peut-être que l’un d’eux a commencé avant les autres, en tout cas, Jef a été le premier artiste complet, dès 82 ou 83, avec un système, une logique, un graphisme, une typo, une mise en scène, une narration et une vraie cohérence dans son propos. Mais il a arrêté pendant quelque temps. Je pense que l’histoire du pochoir français ne peut pas tourner autour d’un seul pochoiriste, à quelque époque que ce soit. C’est un phénomène qui s’est produit de manière collective. Des témoignages que j’ai glanés en privé, à part évidemment Blek, qui considère qu’il s’est levé un matin et a inventé le pochoir, tous sont d’accord, il ressort que c’était un vrai mouvement, mais qu’ils étaient très peu dans les années 80.
SL : En fait, au milieu des années 80, il y avait des centaines de pochoiristes dans les rues. Même dans les années 2000, il n’y en a pas eu autant. Mais des artistes qui se revendiquaient comme tels, qui ont participé à des expos et ont été recensés par les publications, il doit n’y en avoir qu’une dizaine.
Quels étaient les inspirations des premiers pochoiristes, les motifs qu’ils utilisaient le plus souvent ?
SL : À l’époque, on voyait beaucoup de chanteurs rock, d’icônes populaires, les influences étaient aussi le pop art, la BD indépendante, les comics. Il y avait pas mal de motifs politiques aussi. Ce que tu vois dans la rue, c’est aussi le reflet d’une époque.
Quel est l’apport des nouvelles générations ?
C215 : La grande différence entre les artistes français des années 80 et les jeunes qui se mettent au pochoir aujourd’hui, c’est que les premiers, pour la plupart, n’avaient aucune formation. Alors qu’aujourd’hui, beaucoup ont fait les beaux-arts ou une école de graphisme. Le grand bouleversement a été aussi l’arrivée de l’ordinateur dans les années 90, puis d’internet. Les élèves qui sortent de l’école ont une culture graphique énorme et savent tout faire avec un ordi. Les plus doués peuvent faire en 1 an ce que les précurseurs ont fait en 25 ans. En mieux, plus abouti, plus détaillé, plus beau ! Je pense qu’on est sorti de la préhistoire du pochoir de rue avec les années 80 et 90. Aujourd’hui, il n’y a pas de difficulté technique, on découpe ce que l’on veut, avec le rendu que l’on veut. On est en train de faire le tour de la chose et de creuser avec une surenchère de moyens. M-City te fait une fresque de 30 mètres en une après-midi quasi n’importe où, et c’est cohérent, graphique et modulaire. Banksy a poussé la chose plus loin que ça n’avait été fait auparavant. C’est le premier artiste dont la cote a explosé aussi vite, dans toute l’histoire de l’art. Et c’est lui qui a fait rentrer les artistes de rue dans le monde de l’art contemporain. Je suis super enthousiaste pour ce qui va advenir dans les cinq prochaines années.
Au niveau musical, la première génération est marquée par le rock et le punk. La nouvelle génération est-elle influencée par le hip-hop ?
C215 : Pas du tout. Le pochoir n’est pas une pratique adaptée au rythme du hip-hop, on écoute tous du reggae, du ska, les Clash à la limite. Créer la découpe de nos pochoirs c’est long, on a besoin en général de musique cool. Banksy, paradoxalement, est dans une culture hip-hop, mais le pochoir n’est pas lié à l’émergence d’un phénomène musical, d’autant qu’il n’y a plus de phénomène musical !
Comment avez-vous procédé pour réaliser le livre et monter l’expo ?
SL : En se basant sur notre expérience. On avait déjà fait deux livres et quelques expos. Stencil History X, le livre, s’est fait en quelques mois. Pour la scène française, ce n’était pas très compliqué parce que je les connaissais plutôt bien. Après il a fallu faire une sélection au niveau international. C’était une belle aventure. En novembre 2007, le lancement de SHX a eu lieu à la galerie parisienne Anne Vignial. Ensuite, comme c’est un livre que l’on a voulu bilingue, on s’est attaqué à l’international, il y a eu une grande expo à Vienne, en mars, une à Barcelone, en juillet. Et ça continue avec Mulhouse, New York et Londres.
L’expo date de 2007, vous aviez prévu de la faire tourner aussi longtemps ?
SL : Ce n’est pas la même expo que l’on véhicule. Par contre, c’est à peu près la même équipe, mais on s’adapte au lieu. Dans la galerie, à Barcelone, Christian a fait du wall painting avec un Argentin Nazza et l’Espagnole Btoy.
C215 : C’est aussi internet qui change tout maintenant. Si tu fais la même expo, ce n’est pas intéressant. Bien sûr, là où on passe, les gens sont chauds bouillants, mais notre public est international et nous suit principalement en ligne.
J’ai cru comprendre que l’exposition SHX à Londres sera importante !
SL : Oui, c’est vrai qu’en ce moment, pour le street art et en particulier le pochoir, c’est vraiment en Angleterre et à Londres que ça se passe. SHX sera donc accueilli par la galerie Pure Evil du 16 octobre au 4 novembre. C’est un très bel espace voûté, avec des murs en pierres de taille, il y a cinq pièces dont trois en sous-sol. On monte ça en même temps que la Frieze Art Fair pour faire un vrai buzz.


